Ma ville numérique

C’est de saison alors ces derniers jours j’ai réfléchi un peu à la place du web — et du numérique — dans la ville.

En observant l’efficacité et la profondeur des stratégies numérique des collectivités locales que j’ai pu croiser dans ma vie, j’oscille allègrement entre rire et atterrement.

Pour résumé (avec, je l’avoue, un peu de caricature), on a :

  • un site web fourre-tout (souvent pas très bien conçu et non accessible) ;
  • des qrcodes pour les touristes ;
  • des écrans tactiles un peu partout dans la ville pour … on ne sait pas.

Il n’est pas question de faire du numérique la priorité numéro un, mais je trouve ça un peu léger. D’autant qu’avec un peu de réflexion et de bonne volonté, le numérique pourrait participer de façon transversale à l’effort global de la collectivité territoriale.

Le constat

Le numérique est au mieux méconnu, souvent incompris, et dans le pire des cas il fait peur. À l’échelle locale, cela se caractérise souvent par une politique numérique inexistante, et une utilisation purement axée sur la communication.

Et c’est quand même dommage car c’est une attente des citoyens — “90% des Français considèrent que le développement des services numériques et des nouvelles technologies contribue à leur simplifier la vie au quotidien” (source JDN) — qui ne coûte pas cher au vu des bénéfices que l’on peut retirer à plusieurs niveaux.

Encore faut-il prendre la question dans le bon sens. Le numérique n’est pas une fin en soi, mais offre des outils pour accompagner, voire accélerer, les changements nécessaires des relations entre les citoyens et leurs élus/administrations. Il est urgent d’annihiler le fossé qui existe entre les élus et le peuple, de restaurer la confiance et d’impliquer tout le monde dans le débat public. Il y a du travail, des deux côtés.

Je suis convaincu que les outils numériques sont indispensables (bien que non suffisants) à cette évolution.

Propositions concrètes

L’ensemble des propositions ci-dessous n’a qu’un seul but, remettre l’action publique au service de la cité ; restaurant ainsi légitimité et confiance envers les fonctionnaires et les élus.

1. Un portail du quotidien

Le premier rôle d’une municipalité c’est d’organiser et de faciliter la vie quotidienne des habitants. Pour cela elle est en charge de formalités administratives, elle gère et organise des services publics, elle offre des services. L’intégralité des services qu’elle rend à sa population peut se faire, tout ou partie, en ligne.

La première pierre d’une ville numérique est donc la mise en place d’un portail municipal principalement orienté vers l’exécution des tâches quotidiennes des administrés.

Pour que cela soit plus clair, visitez le site de la ville de Manchester, qui par son approche très orientée “vie quotidienne”, tranche énormément avec les sites web “fourre-tout” que l’on a l’habitude de voir.

2. Une plateforme collaborative de démocratie directe

Internet à une faculté révolutionnaire, celle d’abbatre bon nombre de barrières. Ce qui m’intéresse ici, c’est sa capacité à abolir toute les problématiques d’éloignement temporelle et géographique. Depuis ses débuts il permet l’échange et le débat entre personnes qui ne sont pas au même endroit physiquement et qui ne sont pas disponible au même moment.

Hors tout autre considération, un des freins à la participation du peuple au débat est la difficulté de réunir tout le monde au même endroit et de mener un débat serein et productif. Débattre à 50 000 c’est pas pratique, où pourrait on se réunir d’abord ?!

Considéré du point de vue du web, un lieu ou chaque mois, 50 000 personnes lisent et contribuent au débat, ce n’est plus si irréaliste.

Le rôle de la municipalité est d’organiser ce débat publique permanent.

Il n’est évidemment pas question d’empêcher les élus d’avancer et de prôner la gouvernance par référendum permanent, mais de rendre un peu de noblesse au débat politique en ne le cantonnant pas aux périodes électorales durant lesquelles celle-ci prend un sacré coup.

La démocratie c’est le débat “de fond”, mais c’est également la gestion du quotidien. Cette plateforme doit permettre aux citoyens de faire remonter facilement les “petits problèmes” de la ville, et éventuellement de proposer des solutions. On concrétise alors l’idée du vivre ensemble, et on multiplie les cerveaux pour trouver des solutions nouvelles aux problèmes récurrents.

Encore une fois, c’est toujours la mairie qui juge de la faisabilité et de la priorité mais en collaboration avec les administrés.

3. Une politique dynamique d’ouverture des données publiques

S’il y a bien un sujet numérique à la mode parmi la classe politique c’est l’opendata.

En appliquant ce principe d’ouverture à l’échelle la plus proche des citoyens nous pouvons lui donner une réalité concrète, prouver son utilité économique, sociale et politique.

La municipalité doit mener une démarche active pour publier les données qu’elle possède dans un standard ouvert et utilisable.

L’opendata est à la fois une opportunité de développement économique, une preuve de transparence et une incitation à la réappropriation du bien commun par tous.

4. Un portail de transparence politique

Toujours dans l’optique de rendre la démocratie plus vivante et d’impliquer les habitants à la vie de la cité, toute la politique locale doit être documentée et publiée sur un portail dédié.

Celui-ci doit permettre à chacun d’accéder :

  • aux comptes rendus des conseils municipaux ;
  • au détail des votes publics de ces conseils ;
  • aux avis d’attribution des marchés publics ;
  • aux déclarations d’intérêts des élus ;
  • aux détails des subventions accordées.

Il n’y a derrière cette proposition aucune défiance envers les élus, mais un simple besoin d’information des citoyens. C’est, selon moi, ce manque d’information qui est le terreau de la défiance.

L’ensemble de ces informations doit être publié dans un format standard, ouvert et archivable.

5. Faire de l’éducation populaire au numérique une priorité

L’éducation numérique doit être une priorité pour tous. C’est dès aujourd’hui un facteur d’inclusion. Que ce soit sur le marché de l’emploi, dans le débat public ou de façon général dans la vie en société, la connaissance du numérique est indispensable.

Cela passe évidemment par une formation pratique aux outils, mais plus que cela, c’est la compréhension profonde des “concepts” qu’il importe de faire naître.

Entre les lois innadaptées, inapplicables et inneficaces et les révélations de Julian Assange et d’Edward Snowden, entre autres, on voit bien qu’internet change un monde qui ne s’y était pas préparé.

Comprendre les outils et ce qui se passe est la seule manière de construire le monde de demain plutôt que d’en avoir peur.

L’éducation a cet avantage qu’en dehors de connaissances et de temps elle ne demande pas de gros investissement. Dans le cas du numérique, on a la chance d’avoir une armée de gens passionnés et de nature partageuse qui n’attendent qu’une chose c’est de partager leur enthousiasme avec les autres.

On peut donc relativement facilement permettre à tous d’utiliser efficacement les outils aujourd’hui et leur permettre de comprendre ce qui arrive demain.

6. Préférer et promouvoir l’usage des logiciels libres

L’utilisation de logiciels libre et les standards ouvert doivent devenir la norme pour tous les services de la municipalité.

Richard Stallman, définie le logiciel libre par trois mots “Liberté, Égalité, Fraternité”. La république française devrait porter ce mouvement en étendard comme elle aime à le faire avec sa déclaration des droits de l’Homme.

En plus des considérations intellectuelles, importantes dans l’Histoire de notre pays qui depuis longtemps aime à “jouer” avec le poids des mots, le logiciel libre a des implications concrètes immédiates.

Il permet une meilleure maîtrise des coûts, il est au centre d’un pan important de l’économie où la concurrence n’empêche plus la coopération. Chaque acteur du libre avance dans le même sens, développant un bien commun toujours meilleur. Il remet le numérique au service des humains.

7. Bonus

La municipalité s’engage à respecter le Référentiel Général d’Accessibilité des Administrations en mettant en place une politique d’accessibilité web volontariste, qui peut par exemple se caractériser par une ambition datée de labellisation Accessiweb.

Et cela sans attendre que le gouvernement suive éventuellement la recommandation du conseil national du numérique qui conseille de rendre cette obligation contraignante.

Mise en oeuvre

Inclure pour impliquer

La mise en oeuvre d’une politique numérique locale nécessite d’impliquer tout le monde. A commencer par l’ensemble des services municipaux.

Pour gérer au mieux les résistances au changement et les incompréhensions, la mise en place de cette politique doit se faire de façon transversale, un directeur numérique étant à l’écoute et au service des autres services municipaux. Il faut que chacun comprenne que l’objectif est le même, rendre service mieux et plus facilement.

Le numérique ne doit pas être une fin en soi. Ce n’est ni de la communication, ni de l’informatique, c’est un outil de développement économique, de cohésion sociale, d’éducation, d’urbanisme, etc.

Il faut ensuite inclure les habitants dans cette démarche. Bon nombre de créateur du numérique (ou pas assez mais c’est un autre débat) n’ont qu’une obsession : créer des outils dont le seul objet est de satisfaire l’utilisateur. Pour cela il n’y a pas de miracle, il faut travailler dès le début et de façon durable avec l’utilisateur, c’est ce qu’on appelle la cocréation.

En plus de cette conception d’outils réalisés pour et avec les utilisateurs, la municipalité doit encourager et aider les projets citoyens cohérents avec la politique définie. Qu’il s’aggissent d’action d’éducation populaire, de sensibilisation ou d’utilisation des données ouvertes, la municipalité doit au moins faciliter et idéalement aider les porteurs de ces projets.

Du web pour le futur

Enfin, il doit être intégré par tous que le numérique, malgré son manque de réalité physique, n’en est pas pour autant éphémère. Toutes les publications doivent être pensées pour rester disponibles et consultables pour une période de plusieurs dizaines d’années.

Cela implique notamment une gestion de l’archivage numérique, techniquement et organisationnellement complexe que je ne vais pas développer ici.

Avant de s’engager dans des considérations techniques finalement assez accessoires, c’est bien la considération que l’on a d’une publication web qu’il faut changer.

On ne compte plus les refontes de sites web qui entraînent la disparition de contenus, voire la simple suppression de contenus parce qu’ils ne sont plus d’actualité. C’est une vision court-termiste qui ne considère pas la valeur historique des publications.

Le numérique nous offre la possibilité de conserver un nombre illimité de contenus. Puisqu’il nous est impossible de juger aujourd’hui de leur valeur historique, le plus prudent est de laisser les générations futures en juger.

Pour creuser le sujet, il est plus que conseillé de lire Un site web de 1000 ans de Karl Dubost.

Conclusion

Au risque de décevoir, je n’ai pas l’ambition de révolutionner ma ville avec le numérique. Je ne ressens pas le besoin irrepressible d’application en réalité augmentée, de wifi gratuit très haut débit partout, ou d’autres vraies innovations techniques.

Par contre je ressens le besoin de mettre le numérique au service de tous. Et comme il me semble que c’est aussi le rôle de la municipalité, associer les deux devrait permettre d’améliorer les performances de chacun sur le sujet.